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Nouvelle littéraire

La cassure

Emmanuelle M. Masson - 3e secondaire le 25-02-2015 à 23:36


Bonjour à tous, chers lecteurs ! Cette semaine, j’aimerais partager avec vous le produit d’un travail que j’ai fait en début d’année scolaire, juste avant de commencer un autre de mes romans. L’histoire qui suit est donc une œuvre de fiction, inspirée des histoires d’amour si souvent irréalistes dans les histoires d’amour (vous savez, le gars populaire et la fille timide se détestant mutuellement et qui finissent miraculeusement ensemble dans les films ?), et l’une de mes premières œuvres à la première personne du singulier. C’était une pratique au « je » en prévision de prochaines histoires plus longues. Voici la première partie, la deuxième suivra bientôt. Un petit récit en deux articles, donc sans morale particulière, sans trame de suspense ni monstres imaginaires. Je vous préviens, un article si long est une exception sans précédent : simplement, la deuxième partie étant une lettre, je ne pouvais pas vraiment couper ailleurs dans le récit. Aussi, cette histoire n’est inspirée d’absolument aucun fait réel, je m’excuse donc si la description de la fille correspond à quelqu’un, ce n’était pas voulu. Bonne lecture !

J’ai toujours cru que l’amour n’était pas si aveugle que ça, qu’on pouvait choisir qui on voulait aimer. Que sourire en voyant une personne, penser à elle tout le temps n’était pas être amoureux, mais se rendre amoureux. Que ces histoires avec des filles qui tombent amoureuses à qui va, c’est de la bullshit, et qu’on ne peut pas tomber amoureux contre son gré. Que ce serait comme sauter d’un ravin en disant qu’on n’a pas fait exprès. Et pourtant…

Il n’était pas méchant avec moi, avant. Je le connais depuis la maternelle, depuis que nous avons cinq ans. Nous nous sommes compris : j’étais plutôt garçonne dans ces temps-là, et lui aimait bien être avec quelqu’un d’un peu sportif. On est devenu inséparables et avec le temps, ça s’est amplifié. Tout le monde croyait qu’on était frère et sœur, ou alors un couple. On riait de ces gens-là, car ils n’avaient rien compris. Deux enfants comme nous n’avions pas besoin d’amour. On jouait, c’est tout : si j’étais un dinosaure polymorphe volant, alors lui était un chasseur de dinosaures polymorphes volants.

Tout ça nous convenait. Le soir, on se parlait en secret, sur MSN, au téléphone. Il habitait sur la même rue que moi. On se rejoignait parfois le soir chez l’un ou chez l’autre, pour parler en cachette sous les couvertures. À faire des ombres chinoises sur les murs avec des lampes torches. À nous cacher lorsque nos parents approchaient. À rire tous les deux, à se poser des questions et à se raconter des histoires. Il était un vrai trouillard, alors je ne racontais pas trop d’histoires d’horreur.

On s’est confié des tas de secrets, parce que les amis, c’est ça que ça fait. Je lui ai confié que j’étais claustrophobe, il m’a confié avoir peur des foules. Je lui ai dit que je dormais encore avec une vieille peluche, et on a dormi tous les deux avec cette peluche. Il m’a dit avoir une peur bleue des poissons, même des poissons rouges. Je l’ai aidé à vaincre sa phobie des foules, parce que chaque jour à l’école, il paralysait dès que les cloches sonnaient. Il avait peur de se trouver au milieu des autres élèves qui marchaient. En voyant ma bonne foi, et moi en voyant la sienne, on a continué. Tous nos secrets, toutes nos mauvaises notes, toutes nos peurs, nos joies, nos buts, qui on n’aimait pas et qui on aimait. Nos jardins secrets se rejoignaient pour ne former qu’un.

En 6e année, alors que nous avions douze ans, nous étions toujours inséparables lui et moi. On faisait tout ensemble. Nous avons même dansé cette année là une valse au bal de fin d’année. Un moment magique ! Ça a été l’une des dernières fois qu’on s’est vus avant d’aller au secondaire. Lui, il allait dans un camp de jour de mecs tout l’été… et moi, je ne pouvais pas y aller. On s’est dit adieu, les larmes aux yeux. Il a même pleuré avant moi et a refusé de partir de la maison de mes parents. On s’est dit au revoir jusqu’à la rentrée scolaire, et la promesse était de se retrouver au secondaire.

On s’est retrouvé, oui. Il avait changé, sa voix avait mué, il avait de nouveaux amis. Il s’était embelli, alors que moi, j’avais peu grandi et mes hanches s’étaient élargies. J’avais grossi un peu, mais ce n’était pas grave. Je l’ai aperçu dans un couloir avec tous ses nouveaux amis. Une gang de gars, des grands échevelés. Il m’a aperçu : j’ai souri. Il a crié : « Hey, la claustrophobe, fais attention ! Ça devient étroit, ici ! » Ses amis ont ri, et moi aussi. Je n’avais pas noté le ton agressif et humiliant dans sa phrase, j’avais vu là une plaisanterie. On s’était toujours fait des blagues, parfois un peu méchantes. On s’est retrouvé dans la même classe. J’ai été le voir avant le premier cours, alors qu’il était assis à son bureau, entouré de ses nouveaux compagnons. « Hey ! » Il ne m’a pas répondu : un de ses amis l’a fait à sa place, gueulant pour être sûr de bien m’humilier : « Hey la grosse, t’as-tu encore ton doudou pour dormir ? »

J’ai regardé mon ami. Il riait déjà, grassement, méchamment, visiblement amusé. En voyant que je restais là, il m’a poussé et j’ai failli me tordre le cou en tombant sur le bureau derrière. Son rire a résonné à mes oreilles et j’ai couru vers les toilettes, les larmes aux yeux. Chaque pas que je faisais sonnait comme leurs rires. Il leur avait dit que j’étais claustrophobe et que je dormais encore avec une peluche. Combien de mes secrets étaient au grand jour ? Ce n’était pas tant le fait que ça se sache qui faisait mal, mais bien sa trahison. Mais peut-être… peut-être… qu’avec le temps, tout s’arrangerait. Ce soir, il regrettera sûrement. Mon ami est comme ça : il a sOuvent parlé sans réfléchir, pur ensuite le regretter. C’est ça, il va sûrement s’excuser demain. C’est dur, entrer au secondaire, il doit être nerveux.

J’aurais peut-être dû réaliser qu’il avait changé. Qu’il ne regrettait plus. Cinq ans durant, tout mon secondaire en fait, il a continué. J’étais tombée amoureuse de lui au primaire, et je l’espérais meilleur. Je le voyais doux avec moi, je n’attendais que le moment d’être ensemble. En secondaire 2, je l’observais. Je l’ai vu avec ses amis, mais pire encore, avec d’autres filles. De grandes filles maigres, aux cheveux blonds, aux grosses poitrines. Je ne pouvais pas détacher mon regard d’elles. Tout ce que je n’avais pas, elles l’avaient. Après ça, je revenais chez moi, m’enfermant dans la salle de bain, devant le miroir.

Qu’est-ce que ces hanches ? Elles sont énormes ! Et ce ventre rond… non, c’est moche, une fille grosse… pourquoi ce ventre ne veut-il pas rentrer ? Et ces cheveux noirs, quelle couleur banale, fade ! Je comprends pourquoi il ne m’aime pas, je suis si laide à côté de lui ! Mais que puis-je y changer ? Les os de ma mâchoire, pourquoi sont-ils si gros ? Je ressemble à un bulldog aux yeux rouges ! Et cette ridicule poitrine… je suis peut-être en retard. Peut-être ne suis-je pas destinée à être belle. Qu’est-ce que ces sourcils ? Trop fournis, on dirait un mono-sourcil ! Et si je rasais mes jambes ? Je ressemble sûrement à un gorille. Peut-être aussi que du maquillage m’aiderait… comment se fait-il que je n’ai pas réalisé que ma peau avait tant d’imperfections ? Dégueulasse.

Le lendemain, en arrivant, j’avais beau avoir rasé mes jambes, arrangé mes sourcils, avoir mis du maquillage et avoir tenté d’arranger mes cheveux, ils ont continué à rire. La différence, c’est que maintenant, ils savaient que j’avais peur des chats.

Petit à petit, il avait révélé tous mes secrets. Il les avait révélés à ses amis pour conserver leur estime et baisser la mienne par la même occasion. Ces gens-là, ces filles et ces gars avec qui il sortait, avaient trouvé quelqu’un de qui rire sans risquer les représailles. En dévoilant tout de moi, il savait qu’il jouait avec mes sentiments.

J’ai bien essayé de l’ignorer, mais comment l’ignorer alors que le soir, je pensais toujours à lui ? Il obnubilait mes pensées, je le voyais encore petit et sous ma protection au primaire alors que maintenant, il était aussi loin de moi qu’un inconnu ? Pourtant, moi, j’ai gardé mes principes. J’aurais certainement pu me venger, j’aurais certainement pu répliquer que lui avait peur des foules. Qu’il ne savait pas faire du patin à roues alignées. Qu’il se faisait intimider au primaire et que moi, je le défendais. Qu’il était un trouillard et qu’il avait peur des portes de garde-robes entrouvertes la nuit.

Je suis sûrement bête, sûrement trop fidèle. Mais tous ces secrets, ce sont les seuls qu’il me reste. Je n’ai plus les miens, il les a révélés. Mais les siens… je les ai, je les garde comme s’ils m’appartenaient. Comme s’ils étaient mes bébés, mes confidences à moi, chuchotées sous les couvertures de mon lit d’enfant. Son jardin secret est devenu le mien.

Ce soir, c’est le grand soir. Pas pour moi, mais bien pour eux. Ce soir, je vais commencer mon deuil. Je vais partir, loin, sans jamais avoir à le revoir ou à me soucier de lui. Ce soir, je serai dans mon lit, je pleurerai, je hurlerai, je voudrai me retirer et revenir en arrière. Je ferai ça plusieurs nuits jusqu’à ce que mon cœur soit vidé. Jusqu’à ce que l’amour me semble fade, inutile. Jusqu’à différencier le gars du secondaire qui m’intimidait du gars que j’ai connu au primaire et qui était mon meilleur ami. Hier soir, j’ai commencé. J’ai laissé mon cœur hurler sa détresse, et j’ai transcrit ce qu’il m’a laissé entendre sur une feuille. Dans une lettre.

Il est là, à quelques mètres de moi. Au bal des finissants de notre secndaire. Il n’a personne, pas une amie qui l’accompagne, personne pour danser la valse avec lui cette fois là. Il a eu beau divertir les gens durant les cours de danse, les filles voulaient d’un cavalier qui sache danser. Lui, il n’avait retenu de ces cours-là que la perruque que portait le professeur. Je le vois, il est dos à la table, observant la foule. Lentement, je m’approche, mon enveloppe avec la lettre dedans en main. Mes mains tremblent.

Je me sens légère, surexcitée. Plus jamais il ne me détruira. Non, le secondaire est fini. Je vais au cégep et lui, il va tout rater. Il va devoir trimer dur et travailler au dépanneur du coin.

Je suis près de lui… j’admire son smoking quelques instants. Il est chic. Je ne suis pas chic ce soir, je n’ai pas de robe de bal, car la fête n’est pas pour moi. Personne ne me voit.

Je dépose alors la lettre sur la table, devant lui, et jette un dernier coup d’œil à son nom, écrit en lettres cursives sur l’enveloppe. Son vrai nom, pas le surnom qu’il s’est donné en entrant au secondaire. Le prénom que seul moi connais. Joseph-Alexandre. Puis, je me tourne et repars en courant. J’ai réussi ! Mon cœur bat la chamade, je suis enfin libérée. Cachée derrière la porte, je l’observe : il trouve la lettre et l’ouvre. Il a le cœur qui bat, je le sais, je l’ai toujours su. Il sait que c’est moi, il reconnaît mon écriture, puisqu’il l’a si souvent copiée de mes devoirs. Maintenant, c’est à son tour de souffrir.

Moi, j’en ai fini avec lui.

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