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Arts

#Depuis_Ma_Cage

Emmanuelle M. Masson - 4e secondaire le 5-01-2016 à 01:50


Bonjour, chers lecteurs ! Qu’auriez-vous dit si on vous avait proposé de passer environ une heure dans une cage, devant une station de métro, là où passants et étudiants vous verraient et où le tout serait filmé ? Si vous aviez eu cette idée vous-même, l’auriez-vous fait ? En tout cas, je peux vous dire une chose : j’ai eu l’idée, je l’ai exposée, nous l’avons réalisée et je me suis mise en cage. Et tout cela est parti… d’un projet de français !

En 4e secondaire, nous avons un (merveilleux) projet qui s’intitule : « Happening ». Il suffit de choisir une cause et de faire une performance artistique dans un lieu public, de la filmer et de noter les réactions des passants. Cela se fait en équipe. Dans mon équipe, nous avons eu l’idée d’utiliser une cage pour représenter l’isolement dans lequel le wifi nous plonge via notre téléphone, notre ordinateur, notre iPod, etc. J’ai décidé, cette semaine, de partager avec vous cette expérience où l’image mentale est devenue une cage réelle et solide, parsemée d’images de « J’aime » et de « partages ». Cage dans laquelle, pendant environ quarante minutes, j’ai représenté une génération connectée au monde virtuel plutôt qu’au monde réel. Une génération qui est l’esclave de son désir d’être reconnue, de gens qui sont dépendants des réseaux sociaux sur lesquels ils obtiennent de l’attention. Tout cela avec humour, malgré la symbolique de ce projet ! Voici, heure par heure, mon ressenti.

15h40 : Ça y est, je suis dans la cage. Je suis pliée, mais c’est moins pire que ça en a l’air. Des gens sont déjà là et ils passent en regardant notre mise en scène avec un drôle d’air. Ce n’est pas tous les jours qu’on voit une adolescente en train de texter à l’intérieur d’une cage sans prêter attention au monde qui l’entoure ! Mes coéquipières se sont attelées à la tâche d’expliquer le concept aux gens assez curieux pour s’arrêter. Ils arrivent en demandant directement : « Pourquoi est-elle dans une cage ? » Nous nous demandions si certains prenaient le temps de réfléchir eux-mêmes au concept, puisque nous distribuions aussi ces petits papiers :



et le verso :



Une femme a dit : « C’est cute ! ». Des autobus arrivent régulièrement, avec chaque fois des gens qui passent, regardent, commentent, s’interrogent et rient parfois.

15h42 et 15h45 : Il faut s’efforcer de ne pas rire ! C’est difficile, au début, de trouver quoi faire sur le iPod tout ce temps-là. Je note donc mes impressions du moment. Je suis aussi quelques cours d’italien sur Duolingo. Pour accentuer l’image de l’isolement, j’ai des écouteurs non branchés dans les oreilles. Il faut me plonger dans mes pensées : toujours utiliser l’iPod, ne jamais lever le regard, ne pas sourire et ne pas parler. Rester impassible face aux gens qui passent et s’arrêtent pour commenter.

15h50 : Un homme dit que le projet est significatif. Une femme interroge ma coéquipière sur ma présence dans la cage. Elle lui demande pourquoi on ne me libère pas, et me compare à un oiseau. En y réfléchissant : c’est assez ironique d’être comparée à un petit oiseau, puisque nous dénonçons la dépendance aux réseaux sociaux tels que… Twitter ! Un autre passant demande à son tour pourquoi je suis là. Mes coéquipières travaillent fort à l’expliquer pendant que de mon côté je travaille fort pour être telle qu’on m’explique.

15h54 – 16h : Je n’ai toujours pas levé le regard pour regarder ne serait-ce qu’un seul passant. Je n’en ai vu aucun, je ne saurais reconnaître quiconque se serait arrêté pour me regarder. Tel est exactement notre happening : les gens me voient et moi, je ne les vois pas. J’entends quelqu’un demander si nous sommes des universitaires ou des cégépiens. Il (ou elle ?) est surpris de savoir que nous sommes du secondaire. Quelqu’un d’autre a dit que c’était « hot ». Mon pied est endolori. « Vous êtes motivées ! » Les gens sont curieux, la performance est appréciée ! J’ai un peu mal au dos, mais que voulez-vous, chers lecteurs, je suis prisonnière de l’attention qu’on me porte !

16h03 : « C’est vrai que la technologie nous isole, mais elle aurait pu avoir une cage plus grande : elle a l’air toute pognée, elle doit avoir mal au dos ! » Le confort n’a pas d’importance : ils me likent, ils me sharent, ils me comment.

16h15 : Une femme s’interroge et pose la question à mes amies : « Est-ce que c’est pour la défense des droits des animaux ? »

16h17 : Pour la première et seule fois, je me tourne pour que ma jambe endolorie puisse avoir de nouveau un peu de sang. Dans un élan de poésie, je m’amuse à formuler des phrases dans ma tête : « Tel un lac qui devient une rivière rapide en franchissant un barrage contre lequel il a si longtemps lutté, le sang revient à mon pied. » Les gens manifestent toujours de l’intérêt. Ils accueillent le happening et y réagissent.

16h23 : Je sors de la cage, après exactement 43 minutes. Je le fais en chantant : « Let it go, let it go. I’m not in the cage anymore ! » En bref, nous croyons que la performance a été un franc succès.

Heure inconnue : Des gars de ma classe sont passés. Ils ont voulu me faire réagir. L’un d’eux a donné de petits coups dans le grillage, puis a passé sa main à l’intérieur sans me toucher. Histoire de voir si je bougerais. Eh bien non : mission échouée pour lui, pas même mon œil n’a bougé ! Mais je n’ai pu retenir un petit sourire.

Chers lecteurs, ce Happening, visait à démontrer que le désir d’avoir de l’attention, d’être reconnu, nous a coincés dans la toile d’araignée invisible qu’est internet. Sans y prendre garde, beaucoup se laissent prendre au jeu et ils y sacrifient ce qu’ils veulent montrer au monde : de la joie, de la spontanéité, de l’amour. En voulant tout partager sur le monde virtuel, ils ont perdu de vue le monde réel et se sont isolés dans une cage. À quoi bon pouvoir être en contact avec des gens aux quatre coins du monde sur internet quand ça mène, au final, à ne plus être en contact avec par exemple notre propre famille alors qu’elle vit dans la même maison que nous ? J’espère que cet article vous aura permis de partager un peu mon expérience, et que cela vous inspirera et vous enthousiasmera pour réaliser votre propre performance artistique ! Je vous renvoie à cet article., écrit dans le J.E. par Chloé Lavallée. Je vous rappelle aussi de m’envoyer vos impressions sur mes articles via le fameux GoogleDrive. À très bientôt pour le prochain article !

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