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Justice

FOLIE, HOMICIDE ET JUSTICE

Léo Paquette-Greenbaum le 20-09-2012 à 14:34


Vous avez probablement entendu beaucoup de choses sur le procès de Guy Turcotte ou de la tuerie en Norvège orchestrée par Behring Breivik.



Le 20 avril 2009, le cardiologue Montréalais Guy Turcotte a bu du liquide lave-glace avant de poignarder à plusieurs reprises ses deux enfants de 3 et 5 ans. Ses parents, inquiets, se sont rendus à sa maison, puis ont averti la police. Le 5 juillet dernier, Turcotte était déclaré non criminellement responsable du meurtre de ses deux enfants, à cause d’un présumé désordre psychiatrique. Cette décision a choqué une grande partie de la population, sauf bien sûr notre accusé, M. Turcotte, et le jury lui-même ! C’est pour cette raison que la cause ira en appel et sera entendue par la Cour d’appel du Québec. Il faudra attendre un peu plus pour savoir si ce cardiologue sera placé dans un centre de réhabilitation ou dans une prison psychiatrique.



Un autre cas d’homicide s’est produit en Norvège le 22 juillet dernier. Behring Breivik, un extrémiste de droite qui a tué au moins 77 personnes avec une bombe à Oslo, puis par balle dans un camp pour les jeunes avec des idées plutôt de gauche. Dans son journal (un livre qu’il voulait publier pour expliquer au monde comment organiser une parfaite attaque terroriste), dans lequel il avait écrit pendant neuf ans, il explique ses raisons de commettre un tel crime : protester contre la « menace islamique », l’immigration des musulmans en Norvège. Quand je suis allé dans ce pays il y a deux ans, je n’ai vu personne de racines arabes, noires, ou asiatiques. Je ne vois pas alors comment Breivik pouvait se sentir menacé alors que ce pays ne connaît que de très faibles vagues d’immigration. Il a, en attendant son procès, été mis dans une prison à haute sécurité pour huit semaines et devra faire l’objet de plusieurs examens médicaux pour voir s’il est apte à subir son procès. Le cas échéant, pourra-t-il, comme l’a fait Guy Turcotte, plaider qu’il n’était pas criminellement responsable et ainsi être acquitté de ces meurtres affreux ?



C’est pour cette raison que j’ai demandé l’opinion de deux personnes qui en savent plus à ce sujet que moi : Dr Karine J. Igartua, chef de l’urgence du département de psychiatrie de l’Hôpital général de Montréal, et Me É.-B., jeune avocate.



Interview avec Dr Karine J. Igartua, chef de l’urgence du département de psychiatrie de l’Hôpital général de Montréal



Q : Pensez-vous que le statut social du criminel a influencé le procès, car en tant que médecin, il a l’argent nécessaire pour employer un avocat professionnel et expérimenté.
R : « Ce n’est pas juste les avocats, c’est toute la défense. »
Elle explique que dans un procès juridique, il y a bien sûr deux parties. Chaque partie doit essayer de prouver qu’elle a raison. Si l’accusé présente un meilleur argument, de meilleures excuses, des experts plus crédibles, etc., celui-ci est habituellement considéré comme innocent. Par contre, si l’inverse se produit, l’accusé devrait subir les conséquences.



Q : Que pensez-vous sur le moment de folie de Guy Turcotte ?
R : « Je ne suis pas du tout certaine qu’il a eu comme tu le dis un « moment de folie ». Au sens de la loi, pour être déclaré criminellement non responsable il faut qu’au moment d’avoir commis le crime, l’accusé ne sache pas que ce qu’il est en train de faire est mal. Je n’ai certes pas entendu tous les éléments de preuve, mais de ce j’ai entendu, je ne peux concevoir aucune maladie psychiatrique qui aurait fait que M. Turcotte ait pu, tout en ayant un fonctionnement normal, momentanément perdre contact avec la réalité au point de ne pas savoir que de poignarder ses enfants était mal.



Habituellement, les gens qui sont trouvés non criminellement responsables souffrent de troubles psychotiques. Ces troubles sont caractérisés par des hallucinations et/ou des délires. Ils résultent en une désorganisation de la pensée et du comportement. Si par exemple M. Turcotte avait souffert d’un délire paranoïde où il avait cru que des extraterrestres avaient pris les corps de ses enfants et que ceux-ci s’apprêtaient à envahir la planète, et qu’il avait alors tué les enfants pour sauver la planète, alors là on aurait pu conclure à un trouble psychotique, comprendre qu’il ne comprenait pas au moment de poignarder que les gestes qu’il posait étaient mauvais et conclure qu’il était non criminellement responsable. Or ce n’est pas du tout ce qui est arrivé.



On a dit que parce qu’il était « déprimé », il ne savait pas qu’il ne devait pas tuer ses enfants. Or, la dépression ne cause habituellement pas de bris de contact avec la réalité. Les personnes déprimées souffrent non seulement de tristesse et de désespoir, mais de manque de concentration, d’initiative, de motivation et d’énergie. Ils n’ont généralement pas l’énergie nécessaire pour poignarder 46 fois deux enfants. S’ils ont des pensées de mort, ce sont des pensées de suicide et habituellement pas d’homicide. En général, les personnes qui souffrent de dépression ne sont pas des personnes dangereuses. Je crains que ce verdict ait l’effet malheureux de stigmatiser davantage la maladie de la dépression. »



Q : Pensez-vous que tous les cas d’homicide sont liés à un désordre psychiatrique ?
R : « Je crois que quelques homicides comme dans l’exemple des extraterrestres sont commis par folie. D’autres sont une réaction impulsive de rage. Finalement, d’autres le sont pour des raisons préméditées : pour obtenir quelque chose (de l’argent, du pouvoir, une vengeance) ou éviter quelque chose (la prison, un désagrément). Dans ces derniers cas surtout, c’est l’intérêt de la personne qui commet le geste qui prime, la conséquence pour les autres (la victime et ses proches) n’est pas prise en cause. » Elle explique aussi que les décisions prises par une personne sont le résultat d’une interaction entre les hormones et le cerveau.



Q : Pensez-vous que la cour devrait changer la manière dont les homicides liés à un désordre psychologique et/ou psychiatrique sont traités ?
R : « Je ne crois pas que l’on devrait permettre qu’un excès d’émotion soit une excuse pour un crime. Je ne crois pas vraiment qu’un excès de rage, de colère ou de désarroi puisse faire qu’on ne sache plus ce qu’on fait. On peut peut-être, de façon impulsive, faire des mauvais choix, et au moment de les poser se balancer des conséquences, mais je crois qu’on demeure quand même conscient que ce qu’on fait est mal. Pour moi, la notion de non-responsabilité criminelle devrait être réservée aux personnes souffrant de troubles qui leur font réellement perdre contact avec la réalité tels les troubles psychotiques, la schizophrénie, la maladie bipolaire psychotique ou les déliriums. »



Q : Quelles conditions médicales attribueriez-vous au Dr Guy Turcotte et à Behring Breivik, l’homme responsable de la mort d’au moins 77 personnes en Norvège ?
R : Le Dr Igartua n’a ni examiné M. Turcotte, ni M. Breivik. Elle explique donc qu’elle ne peut en arriver à un diagnostic précis ou fiable. Selon les informations qui ont circulé dans les journaux, elle ne pense pas que Turcotte ait une maladie mentale qui ait pu le mener à tuer ses deux enfants. Selon le peu d’informations rapportées dans les journaux sur Behring, « Je me demande s’il est en fait psychotique », a-t-elle affirmé.

Q : Comment traitez-vous de tels cas ?
R : « Les troubles psychotiques se traitent avec une combinaison de médicaments et de thérapie. Une fois stabilisés, ces patients peuvent vivre normalement, sans présenter de danger. »



Q : Quelle est la définition médicale de la folie ?
« Au sens de la loi, explique-t-elle, pour être déclaré criminellement non responsable il faut qu’au moment d’avoir commis le crime, l’accusé ne sache pas que ce qu’il est en train de faire est mal. » Cependant, la définition médicale n’est pas toute à fait pareille. Le mot « folie » n’est pas un terme médical, mais ce qu’on entend habituellement dans le langage de tous les jours comme « folie » correspond aux maladies qui causent un bris de contact avec la réalité, ce qu’on appelle un épisode psychotique. Ceci peut se présenter dans la maladie bipolaire ou la schizophrénie, par exemple. Cela ne veut pas pourtant dire que tous les psychotiques sont dangereux, ou même que s’ils commettent un crime ils seraient trouvés non responsables. Un patient schizophrène qui frappe sciemment quelqu’un parce qu’il veut l’intimider pour obtenir quelque chose serait trouvé coupable d’agression parce que malgré ses délires, il comprend que l’intimidation et la violence ne sont pas permises.



Interview avec Me É.-B.



Q : Quelles sont vos pensées sur le procès de Guy Turcotte ?
R : « Je pense que ça a été très médiatisé et que ça rend l’analyse difficile, parce qu’à partir du moment où les médias s’emparent de l’affaire, ce n’est pas nécessairement représentatif de ce qui s’est passé au procès, puis là on a une perception qui est un peu biaisée. En fait, on est obligés de se fier à ce que les médias ont dit parce qu’on n’était pas là au procès. […] C’est un cas très, très triste évidemment. »



Q : Si cela était dans votre pouvoir, qu’auriez-vous fait de différent ?
R : « C’est sûr qu’on se pose des questions sur le verdict. Le fait qu’un appel a été logé suppose qu’il y a des questions importantes sous-jacentes. C’est sûr qu’a priori, le réflexe c’est de se demander « comment ça, des troubles mentaux ? » Puis si ce monsieur-là a des troubles mentaux, alors est-ce que tous les criminels ont des troubles mentaux ? Parce qu’alors plus personne ne sera coupable de rien. […] Mais si on réfléchit plus longtemps, on se dit qu’il y a sans doute un problème dans le Code criminel […] et que la définition des troubles mentaux est désuète, ça ne fonctionne pas. »



Q : Pensez-vous que le statut social du criminel a influencé le procès, car en tant que médecin, il a l’argent nécessaire pour employer un avocat professionnel et expérimenté.
R : « Absolument, et même un excellent avocat (l’avocat de Guy Turcotte), un des meilleurs criminalistes au Canada (Me Poupart), et ce que Guy Turcotte fait dans la vie, on appelle ça le syndrome du sarrau blanc : s’il y a quelqu’un portant un sarrau blanc qui parle, tout le monde écoute et tout le monde lui donne de la crédibilité. Évidemment, la profession médicale jouit d’un grand respect dans notre société […] puis dans ce procès, selon moi, ça a joué un rôle. Comment est-ce que quelqu’un qui réussit tellement bien sa vie pourrait faire une affaire aussi horrible ? […] Je pense que c’est peut-être un peu comme ça que le jury a pensé. »



Q : Pensez-vous que la cour devrait changer la manière dont les homicides liés à un désordre psychologique et/ou psychiatrique sont traités ?
R : « Oui, je pense qu’une réforme du droit criminel en matière d’aliénation mentale et d’inaptitude à subir des procès et toutes les questions liées à la santé mentale devraient être révisés. »



Q : Les meurtres commis par Turcotte et Breivik sont évidemment de différents degrés. Comment ces types de crimes sont habituellement traités ?
R : « Ils sont traités comme ils ont été traités là […] Je ne pense pas qu’ils ont eu des traitements spéciaux, ça a été médiatisé, c’est sûr que ça a influencé la cour, mais il n’y a pas beaucoup de cas semblables : des gens qui tuent leurs enfants ou qui arrivent sur une île déserte et qui tirent des adolescents, ce sont des cas extrêmement rares. »



Q : Quels sont les critères pour être reconnu non responsable à cause d’une condition psychiatrique ?
R : « En droit criminel, pour être reconnu coupable d’un crime il faut que tu aies commis l’acte (actus reus) et il faut que tu aies eu l’intention (mens rea). Quand tu plaides, comme Guy Turcotte, que tu es non criminellement responsable c’est-à-dire que tu admets que tu as commis l’acte, mais tu prétends que tu n’as jamais eu l’intention criminelle parce que tu n’as pas été capable de former l’intention criminelle à cause de problèmes psychiatriques ou de santé mentale. Puis là, si un jury n’a pas la preuve hors de tout doute des deux ingrédients de la recette, il ne peut pas mettre quelqu’un en prison, car il ne peut pas reconnaitre quelqu’un coupable d’un crime. »



Q : Que pensez-vous sur le traitement par réhabilitation ?
R : « La réhabilitation je suis plutôt pour. On est parmi les plus à gauche des provinces canadiennes à cet égard et je pense qu’on fait bien d’investir dans la réhabilitation. Comme beaucoup de gens, je pense que la prison peut facilement être l’école du crime, puis si on ne réhabilite pas ces gens, on va continuer de les stigmatiser, de les isoler, puis ils ne seront jamais de bons citoyens. Si au contraire, on essaye de les réhabiliter et on leur donne une deuxième chance, certains vont arriver à changer puis améliorer leur vie, améliorer notre société. »

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